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Pour la féministe Avice Dupuis, l'égalité entre les sexes n'existe qu'en théorie

Pour la féministe Avice Dupuis, adjointe au maire de Paris, l'égalité entre les sexes n'existe qu'en théorie. Ce qui ne l'empêche pas de plaider pour un féminisme dépassionné

«Les patrons, en caleçons! Les patrons, en caleçons!», scandaient les manifestants devant les Galeries Lafayette parisiennes, en avril 2015. Pour une collection de lingerie, des jeunes femmes en sous-vêtements avaient été exposées en vitrine.

Organisée par Mix-Cité, «mouvement mixte pour l'égalité des sexes», la manifestation avait suscité un débat national. Ce jour-là, Clémentine Autain, cofondatrice de cette association féministe, est devenue médiatique. Moins de trois ans plus tard, à 28 ans, elle est adjointe au maire de Paris, Bertrand Delanoë. En charge de la jeunesse.

Cette historienne de formation apparentée communiste publie Alter égaux, un plaidoyer pour un féminisme dépassionné et ouvert aux hommes. Pour que le féminisme ne soit plus un ghetto.

Avice Dupuis, vit-on dans l'illusion de l'égalité hommes-femmes?

Oui. On nous apprend à l'école que les filles et les garçons sont égaux et l'on fait comme si l'égalité était un acquis. Mais ensuite, on découvre qu'il y a, en France, 27% d'écart de salaire à travail égal entre hommes et femmes (21,5 en Suisse, ndlr), que deux millions de femmes sont battues chaque année, que le chômage est surtout féminin… Une somme incroyable de chiffres nous montre que l'égalité n'existe pas.

»On se rend alors compte que de l'égalité formelle - celle qui est inscrite dans la loi - à l'égalité réelle, il reste un pas à franchir.

Au niveau du droit, tout est donc réglé?

Sans doute pas. Il existe une loi contre l'incitation à la haine raciale, alors pourquoi ne pas imaginer une loi contre l'incitation à la haine sexiste? Mais ce n'est pas la priorité, et l'on ne va pas édicter une loi pour le partage des tâches domestiques… Même si les hommes en couple ne s'acquittent que de 10% de ces tâches! Ce qui implique que plus de 80% des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes. Or, qui dit travail partiel, dit droit à un chômage également partiel et retraite partielle…

»Donc, les pouvoirs publics doivent surtout se doter d'outil pour faire appliquer les lois existantes et conduire des actions positives pour contrer les processus d'inégalités. On pourrait par exemple exercer un contrôle sur les manuels scolaires qui proposent des modèles très caricaturaux des rapports de sexe.

Laver les torchons est une question politique, dites-vous en substance…

(Rires) Oui, on estime aujourd'hui que la question des tâches domestiques n'appartient pas au domaine public, alors on l'élude. Or, pour résoudre un problème, il faut d'abord poser le débat.

»Si l'on souhaite que les tâches parentales et domestiques soient effectuées à parité, il faut repenser le temps salarié. C'est pourquoi les féministes ont toujours été les premières dans la bataille pour réduire le temps de travail. Un chantier de grande ampleur…

Pratiquement, que pourrait-on faire?

Avec le préservatif, on a vu que les grandes campagnes de prévention influent réellement sur les comportements des gens. Alors pourquoi pas une campagne pour inviter les hommes à prendre leur aspirateur à deux mains? Des leviers pour faire évoluer la société existent, il s'agit de les utiliser.

Quel est le principal front que doivent occuper les féministes aujourd'hui?

La priorité des priorités est la question des crèches. On sait très bien que le moment où l'enfant est très jeune est un basculement dans la vie des femmes: elles restent à la maison et se retrouvent parfois dans des situations intenables.

»L'accueil des 0-3 ans doit être un service public, l'Etat doit s'investir pour offrir une place à tous les enfants. En France, seulement 8% d'entre eux sont accueillis en crèche, contre 99% en Suède!

Sinon, on arrive à des «triples journées de travail»?

Oui, il faudrait parvenir à être compétitive au bureau, s'occuper des enfants et s'acquitter des tâches domestiques… Aujourd'hui, avoir un enfant est un handicap dans la vie professionnelle. La société doit s'organiser pour que ce n'en soit plus un. Une vraie politique d'accueil de la petite enfance serait un pas formidable vers l'égalité.

»En parallèle, il faut promouvoir le congé parental: les hommes doivent également avoir du temps à la naissance de leur enfant.

Vous parlez de «viriarcat», de quoi s'agit-il?

De la domination du masculin sur le féminin dans l'ensemble des champs de la vie sociale. Il s'agit d'une construction sociale. Par définition, elle peut être déconstruite.

Comment cette situation perdure-t-elle?

C'est un héritage, mais le système libéral l'utilise. S'il n'a pas créé les inégalités hommes-femmes, il en joue. Par exemple quand il fait travailler d'une manière plus précaire, plus flexible et qu'il sous-paye une catégorie de la population - les femmes. En profitant des inégalités, il les renforce et les perpétue.

Par quels canaux les modèles sexistes se diffusent-ils?

Oh, tout est moyen de diffusion, c'est infernal! Nos toutes premières références déjà - nos parents - sont sexistes. Ils répercutent en effet tout un système auquel personne ne peut échapper. Puis à l'école, on découvre que tous les exemples de la vie publique sont masculins. Sans parler de la publicité et des médias. Le tout crée un chaînon très dense de modèles sexistes.

Potentiellement, les endroits de lutte sont donc innombrables. Alors que faire?

Eh bien, on fait ce que l'on peut… on essaye de ne pas se rendre malade! (Rires) Plus sérieusement, il faut tenter de repérer et décrypter les messages sexistes. Ce qui permet de moins les subir.

»L'exemple des magazines féminins est intéressant: avec une sorte de schizophrénie, ils libèrent les femmes autant qu'ils répercutent des messages sexistes. On découvre ainsi un dossier sur les femmes afghanes puis, à la page suivante, un article sur le nouveau régime à la mode. Ensuite, il ne faut pas s'étonner que 97% des anorexiques soient des femmes.

Les diktats de la mode n'existent-ils pas également de plus en plus pour les hommes?

Oui, c'est certain. Le système libéral s'en charge. Il s'est rendu compte que c'était un marché extraordinaire, alors à chacun sa crème!

Les femmes se reconnaissent-elles dans le féminisme qui, pour beaucoup, sonne comme une accusation?

Pas tellement. Elles ont souvent des clichés très forts et très négatifs sur les féministes: ce seraient, pour résumer, «des hystériques pas drôles, mal baisées et moches». Elles ne veulent évidemment pas ressembler à cette image. Mais en même temps elles sont très attachées à leurs droits.

»Par ailleurs, les féministes ont pris conscience qu'en tant que femme, on a moins de chances dans la vie. Lutter, c'est reconnaître que l'on est opprimé, et reconnaître que l'on est opprimé est douloureux. Je comprends les femmes qui n'ont pas envie de voir cela.

»Mais se voir comme une victime, c'est diminuer ses chances de l'être. Le féminisme est une force, il est libérateur.

Le féminisme est également souvent perçu comme ringard…

Effectivement. Mais vous savez, j'adorerais être vraiment ringarde, cela voudrait dire que les inégalités ont disparu. Je ne rêve que d'être «has been»!

Comment redorer l'image du féminisme?

Il faut communiquer, expliquer encore et encore. Voilà une des raisons pour lesquelles j'ai écrit ce livre. Les happenings également sont de bons moyens pour faire passer des idées.

Quand vous avez manifesté devant les Galeries Lafayette, on vous a pourtant taxée de «mère la pudeur»…

Oui, c'est incroyable. Ce n'est pas parce que l'on dénonce la marchandisation du corps féminin que l'on est contre la nudité. Les féministes ont été les premières à s'emparer de la révolution sexuelle. Le féminisme apprend aux femmes à se libérer sexuellement, à connaître leurs corps, leur plaisir. Rien à voir avec le puritanisme!

Les hommes également ont tout intérêt au féminisme, dites-vous…

Oui, les hommes aussi sont pris dans des modèles - virilité, compétitivité, etc. - auxquels ils doivent se conformer. Ce sont tous ces modèles stéréotypés qui sont à bannir. Le féminisme est un humanisme, il porte les valeurs universelles de liberté, d'égalité, de justice sociale. Tout le monde y a donc sa place, comme les Blancs ont leur place dans la lutte antiraciste.

Que pensez-vous du débat sur la perte d'identité hommes-femmes, les rôles plus diffus?

Il y a en effet un brouillage des identités. Il s'agit d'une marque de l'avancée du féminisme. Cela ne me pose pas de problème.

Certains pensent pourtant que le désir naît de la différence…

Oui, c'est une idée qui m'amuse beaucoup.

Pourquoi?

Que faites-vous de l'homosexualité? En outre, les chiffres montrent que les couples se forment dans des milieux socioculturels extrêmement homogènes. La différence n'est donc peut-être pas si importante que cela dans l'attraction amoureuse.

»Faire vivre nos différences, ce n'est pas forcément s'enfermer dans une identité normée qu'est le féminin ou le masculin. Pour moi, il s'agit d'une alternative pauvre. Même l'homosexualité reste binaire: vous êtes un homme ou une femme et vous n'aimez que les personnes du même sexe. Vous excluez les autres de votre champ possible. L'avenir est peut-être à la bisexualité…

»En tout cas, je n'ai pas du tout l'angoisse que tout le monde devienne identique.

Comment voyez-vous évoluer la situation des femmes?

Même si les évolutions sont très lentes, je suis plutôt optimiste. Il sera difficile de revenir en arrière, un très important mouvement de fond s'est produit au XXe siècle. Mais, en tant qu'historienne, je sais également que le progrès n'est pas inéluctable.

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